VI) Discussion

L'évaluation de l'efficacité de l'acupuncture dans les paraplégies est codifiée selon quatre catégories :

classe 1 : guérison complète : fonctions nerveuses restaurées, capable de marcher sans aide, fonctions sphinctériennes à commande quasi volontaire, patient apte à contrôler sa vessie.

classe 2 : visiblement amélioré : restauration de la plupart des fonctions nerveuses, capable de marcher avec l'aide de cannes, fonctions sphinctériennes partiellement restaurées : miction réalisée par pression abdominale

classe 3 : amélioré : restauration partielle des fonctions nerveuses, amélioration légère de la fonction urinaire.

classe 4 : inefficacité : les symptômes persistent, pas d'amélioration motrice, sensitive et sphinctérienne.

  Monsieur Eric D. entre donc dans le cadre de la classe 3. Néanmoins, il faut bien avoir à l'esprit que ce classement s'applique à des malades au stade de paraplégie complète. Dans notre cas, monsieur D. avait récupéré quasi complètement la marche en s'aidant de cannes. Par contre, les fonctions sphinctériennes étaient inexistantes.

  Le but était pour lui de marcher sans appareillage, d'avoir une miction sans autosondage et enfin de soulager les névralgies. A la fin des 9 mois d’acupuncture, seules les névralgies étaient calmées.

  Les acupuncteurs se sont beaucoup intéressés à la thérapeutique des paraplégies. Mais, la littérature concerne essentiellement les paraplégies flasques d'origine centrale (pyramidale).

  Le tableau suivant permet de faire la différence avec les paraplégies flasques périphériques.

 

Paraplégie

Flasque

Périphérique

Symptômes

Paraplégie Flasque

centrale

Paraplégie flasque

Paraplégie

spasmodique

++ (important)

Déficit moteur

Paralysie

+++ (massif)

+ (discret)

¯

hypotonie

Tonus

¯ ¯

grosse hypotonie

­

hypertonie

¯

ou abolis

Réflexes

Ostéo-tendineux

Abolis ou

¯

Vifs : ­ ­

cloni

0

jamais

Signe de

Babinski

++ après

phase sidération

++

±

modérés

Troubles de la

Sensibilité

++++

nets et importants

0 ou +

modérés , inconstants

0

sauf si S queue de cheval

Troubles

Sphinctériens

+++

majeurs

+

amyotrophie

Troubles

Trophiques

escarres

0

pas de troubles

Névralgies fonction de l’atteinte

(sciatique, radiculalgies …)

Douleurs des

Membres

0

0

 

 

L'exception dans les paraplégies flasques de type périphérique est le syndrome de la queue de cheval qui possède comme dans la paraplégie flasque de type centrale, des troubles sphinctériens avec anesthésie périanale et amyotrophie précoce. Bref, il s'agit du cas de Monsieur D.

Liu Guosheng {11} a décrit en 1994 un syndrome de la queue de cheval induit par une anesthésie péridurale, survenu chez une patiente de 39 ans. Elle était hospitalisée au départ pour une cure d'un hydrosalpinx droit. Deux jours après, elle présentait une paraplégie flasque périphérique avec troubles sphinctériens (rétention d'urine et constipation). Il s'agissait d'une complication de la péridurale à type de myélite sans qu'il y ait de compression liée à une éventuelle hémorragie ou hématome. Au bout de 10 jours de traitement acupunctural, le cathéter urétral était enlevé, et 2 mois après, la patiente pouvait marcher sur 10 mètres. Elle était considérée comme guérie. Le traitement réalisé par le département de neurologie de l’hôpital de Dalian en Chine consistait en la puncture de E 36, RP 6, E 41, VB 31, VG 14, VG 12, VG 4, V 40, V 57, associée à l'injection en VB 1 et VB 12 de Cytidine Diphosphate Choline et d'ATP {11}.

Une observation de paraplégie flasque périphérique rencontrée dans la littérature de médecine traditionnelle chinoise concerne ce que les vétérinaires nomment la parésie postérieure du chien {14}. Celle-ci survient généralement lors de la protusion brutale d'un disque intervertébral. Dans ce cas précis, la parésie était la séquelle, selon le vétérinaire, d'une hyperthermie survenue quelques mois auparavant. Le traitement fut spectaculaire : la marche de l’animal fut restaurée complètement après un traitement acupunctural d'une dizaine de jours. Les points utilisés : VB 67, E 36, RP 6, VB 34, TR8, VG1.

 

Les autres publications ne concernent pas à proprement parler les paralysies flasques périphériques mais entrent dans le cadre d’une souffrance des nerfs périphériques. Il peut s’agir ainsi d’une lombo-sciatique paralysante d’un membre traduisant une atteinte d’une racine rachidienne L5 ou S1, une paralysie du tronc sciatique lui-même, celle du sciatique poplité externe ou interne ou d’une des branches distales… Etc. A ce titre, on observe une symptomatologie proche de la paraplégie flasque périphérique associant paralysie, troubles sensitifs, amyotrophie. S’y ajoutent les névralgies du territoire concerné sur un seul membre. C’est donc un syndrome périphérique monoradiculaire à la différence du syndrome de la queue de cheval qui est un syndrome périphérique pluriradiculaire. D’où l’intérêt de voir les résultats de l’acupuncture.

 

Ainsi une publication {25} objective 88,6% de guérison dans une étude intéressant 52 cas de paralysie du nerf musculo-cutané (nerf péronier commun), branche terminale du nerf sciatique poplité externe. La symptomatologie est le steppage, la perte de la sensibilité de la face latéro-dorsale du pied, le pied tombant avec incapacité à le tourner vers l’intérieur ou l’extérieur. On peut retrouver généralement ces signes en cas de compression de la racine L5. Les auteurs traitaient cette stagnation de sang et d’énergie par le E 36, VB 34, F 3, E 41, VG 1, V 17 chez 36 patients. En cas de faiblesse de l’énergie Wei provoquée par le froid et surtout l’humidité, ils préconisent de piquer le VB 30, VB 39, RP 6, E 41, VG 4, V 31, V 34. En cas d’atteinte par les énergies perverses chaleur – humidité, les points E 36, E 38, E 39, E 41, V 13, V 20, VG 14 sont sélectionnés. La cure thérapeutique durait entre 10 et 40 jours, avec une moyenne de 16 séances d’acupuncture. Il n’y avait que 11,5 % d’échecs.

 

Delbart {7} a traité en 13 séances d’acupuncture une paralysie du sciatique poplité externe survenue suite à un hématome comprimant le nerf sciatique droit. Il existait une hypoesthésie sur le territoire sciatique, une amyotrophie considérable avec abolition du réflexe achilléen. Les points employés : V 30, V 31, V 32, V 33, VB 34, VB 37, VB 38, VB 40, VB 41, V 54, V 60, E 36. Au bout de 12 semaines, et avec en parallèle 20 séances de kinésithérapie, le patient récupérait, en partie, l’extension, du pied et des orteils.

Chez les animaux, Quincey {16} a décrit le traitement par acupuncture des paraplégies post partum des bovins suite à la compression du nerf sciatique durant le vêlage. Ses résultats sont spectaculaires puisque, sur une période de 2 ans, et sur plus de 20 cas cliniques, il a obtenu 100 % de résultats positifs ; et cela dans les 15 jours après le début de la paraplégie. Il réalise 1 séance tous les 2 jours. En général, trois séances suffisent et la vache se relève souvent à la fin de la dernière. A l’inverse, dans les conditions thérapeutiques classiques ou simplement en attendant une récupération naturelle, Quincey n’obtient que 50% de résultats positifs, ce qui fait du bovin une non-valeur économique suite à l’amaigrissement et aux plaies de décubitus. Les points sélectionnés sont : VG 20, V 31, V 32, V 33, V 27, V 28, V 54, V 37, V 40, V 60, V 67, VB 30, E 34, E 35, E 36.

Truong Tan Trung {20} a soigné une hérédo-dégénérescence spino-cérébelleuse de Pierre Marie ou de Friedreich caractérisée par un syndrome pyramidal, un syndrome radiculo – cordonal , un syndrome cérébelleux. La patiente ne se déplaçait qu’en fauteuil roulant. Il existait une fonte musculaire très importante. Trois ans de traitement ont permis de retrouver une amélioration de la fonction musculaire des membres supérieurs et inférieurs. Malheureusement, elle ne pouvait toujours pas se mettre debout. Le traitement a consisté à traiter le Yang Ming : nourrir les poumons par le V 13 et P5 ; agir sur les membres supérieurs : GI 15, GI 11,GI 4, GI 5 ; agir sur les membres inférieurs : E 31, E 34, E 36, E 41, VB 34, VB 39, F 3 ; agir sur le Dai Mai par le TR 5 et le VB 41 ; et enfin renforcer le système Foie – Rein par le V18 et V23.

Yu a traité 70 cas de paraplégies flasques et spasmodiques dues à un traumatisme avec un taux de 83,66% de réussite. Il utilisait les points du Ren Mai situé sous l’ombilic, les points du Zu Yang Ming et par électrostimulation les points à 5 cm des apophyses épineuses {23}.

Soixante-deux patients atteints de paraplégie flasque centrale survenue à la suite d’un traumatisme ont été soignés par l’équipe de He Guangxin {10} selon les théories de Médecine traditionnelle chinoise. Cette équipe s'est attachée à étudier essentiellement l'effet de l'acupuncture sur les troubles urinaires. Les points sélectionnés étaient ceux du Du Mai (Vaisseau Gouverneur) situés de 1 à 4 étages au dessus et en dessous de l'atteinte de la moelle associés aux V28, V31, V 34, R 3, R 4, E 25, E 28, E 36, RP 6, RP 9. Les résultats objectivaient un taux global de réussite de 96,8%. En fait, selon les 4 classes précédemment citées, il y avait 7 cas en classe 1 avec une fonction sphinctérienne contrôlée, 34 patients en classe 2 (fonction urinaire partiellement retrouvée mais avec amélioration complète de l'incontinence), 20 cas sur 62 en classe 3, et enfin 2 cas en classe 4 sans amélioration. Malheureusement, on ne peut pas se fier à ces résultats puisque si l'on compte le nombre de cas traités, on obtient 63 patients, alors que qu'il en déclarait 62. Néanmoins, et malgré l'erreur peut-être fortuite, cette méthode améliorerait la paraplégie, en plus des fonctions sphinctériennes.

 

Plus intéressante est l'étude de Ran Chunfeng qui a également traité 120 patients selon 2 méthodes acupuncturales. Il a formé 4 groupes de patients choisis au hasard {6}.

Le premier groupe est appelé thérapeutique. Les sites des points d'acupuncture sont juste au dessus du bord supérieur du niveau vertébral atteint, à environ 1 cun de part et d'autre de l'apophyse épineuse. Les aiguilles étaient laissées 30 minutes, avec une séance un jour sur deux, 10 séances au total. Les points traités sont donc hors méridiens.

Les trois autres groupes sont les groupes témoins.

Dans le groupe G1, les points sont sélectionnés selon la théorie de la Médecine chinoise traditionnelle : GI 4, GI 11, MC 6, IG 9, VB 30, VB 34, E 40, V 60, RP 6, VC 4.

Dans le groupe G2, on utilise les points Huatuojiaji (HM 21), localisés à 0,5 cun de part et d'autre de l'apophyse épineuse, piqués juste au-dessus du bord supérieur du niveau vertébral atteint.

Dans le groupe G3, seuls les points de Vessie situés bilatéralement juste au-dessus du bord supérieur du niveau vertébral atteint sont piqués à 1,5 cun de la ligne médiane.

Pour les trois groupes témoins, on applique les mêmes séances avec le même temps.

Les patients sont classés d'après les 4 classes thérapeutiques de 1 (restauration quasi complète) à classe 4 (inefficacité thérapeutique) selon les critères d'évaluation de l'efficacité précédemment décrits. Ran Chunfeng objective ainsi un taux de 62% de guérison (classe 1) et de visiblement amélioré (classe 2), taux nettement supérieur par rapport aux groupes témoins (guérison de classe 1 et 2 respectivement de 26,7% dans le G1, 25% dans les groupe G2 et G3) et ceci avec une différence statistique significative (P<0,01).

Pour arriver à ces résultats, l'équipe chinoise a pris en compte des données objectives telles des mesures myodynamiques. Est retrouvé un accroissement de la force musculaire au-dessus du grade 2 dans 56% des sujets du groupe thérapeutique, alors qu'il n'est que de 13,3% dans le G1, et de 30% dans G2 et G3 (avec différence significative P<0,01). Les autres critères sont davantage subjectifs, tels les troubles sensitifs, les troubles sphinctériens, la sensation de la puncture (Deqi). A noter néanmoins que l'action sur les troubles sphinctériens est aussi efficace dans le groupe thérapeutique que dans le groupe G2 traité par les HM 21, avec un pourcentage d'amélioration respectivement de 93,5% et 81,3%, sans différence significative.

Quoiqu'il en soit, les résultats montrent une efficacité supérieure dans le groupe thérapeutique dont les points ont été sélectionnés sur une base neuroanatomique, par rapport aux groupes témoins dont les points furent sélectionnés selon les bases de la Médecine traditionnelle chinoise.

Ils expliquent ces meilleurs résultats par le fait que les points choisis dans le groupe thérapeutique coïncident avec la distribution du faisceau spino-thalamique responsable de la sensibilité superficielle thermo-algique, mais aussi par la distribution du contingent cortico-spinal (terminaison du faisceau pyramidal) en regard des punctures.

 

 

A la lumière de cette bibliographie non exhaustive mais néanmoins significative, il en ressort que la thérapeutique acupuncturale commune à la plupart des publications applique le traitement du Yang Ming. Les points les plus utilisés sont donc : VB 34, RP 6, E 36, F 3, VB 41.

Ainsi Nguyen Van Nghi {22} préconise de choisir les points du Yang Ming parce que ce dernier est le principal fournisseur du sang et de l’énergie au système neuro-musculaire. Les points sont utilisés selon la technique de dispersion au début de la maladie. Après avoir chassé l’énergie perverse Humidité – Chaleur, Van Nghi propose ensuite d’appliquer une technique de tonification associée à la moxibustion, dans le but de récupérer le potentiel énergétique du corps. Il utilise ainsi E 30, VB 30, VB 28, VB 31, E 36, VB 34, RP 10, V 40, V 57, R 3, V 60, E 41, auxquels il ajoute, en cas de déficience avérée du système Rein – Foie, V 18, V 23, VB 39, VB 34 ainsi que d’autres points complémentaires...

Par contre l’Institut de Médecine traditionnelle chinoise de Shanghai {18, 24} préfère régulariser le Du Mai d’abord et traiter les muscles et les nerfs atteints par des points locaux, puis sélectionner les points vertébraux HM 21 ou les points Assentiments Beishu du dos, 1 à 2 vertèbres au dessus et au dessous de l’atteinte médullaire, de façon bilatérale. Sont rajoutés des points auxiliaires situés sur le trajet des nerfs moteurs. Exemples : E 36 en cas d’atteinte du nerf péronier profond (tibial antérieur), V 54 et V 37 en cas d’atteinte du nerf sciatique, V40 et V 57 si il y a atteinte du nerf tibial (sciatique poplité interne)..etc.… Ils ne tiennent absolument pas compte de l’atteinte du Yang Ming. Le traitement est davantage réflexothérapique et destiné à stimuler directement les nerfs et les muscles atteints.

La paraplégie est traitée selon l’Académie de Médecine traditionnelle de Pékin par HM 21, VB 39, E 36, RP 6. L’Académie de Pékin précise cependant que l’acupuncture ne peut que servir à améliorer les symptômes au stade de la récupération {1}.

 

On peut s’apercevoir donc que pour la Médecine Traditionnelle chinoise, le vocable "paraplégie " va désigner toutes les paraplégies flasques périphériques ou centrales à la condition qu’elles soient caractérisées par une hypotonie musculaire associée à une paralysie plus ou moins complète des membres inférieurs ou supérieurs. Néanmoins le terme "Wei " peut s’appliquer aussi aux paraplégies centrales spasmodiques hypertoniques puisque c’est l’évolution logique et favorable des paraplégies flasques centrales.

D’autre part, toutes les publications montrent des biais de méthodologie. Aucune ne répond d’ailleurs aux critères des études en double aveugle versus placebo préconisées par les milieux médicaux autorisés. Seule, l’étude de Chunfeng se rapproche d’un bon essai clinique : nombre suffisant de patients, méthodologie bien décrite, critères d’évaluation et de jugement mesurables permettant des tests statistiques.

Néanmoins, Chunfeng n’incorpore pas un groupe témoin placebo qui permettrait de servir de référence. De surcroît, son groupe thérapeutique est comparé à 3 autres groupes dont les points appliqués correspondent à un traitement acupunctural classique. Il démontre ainsi que son groupe thérapeutique, dont l’acupuncture est située hors méridiens, est bien plus efficace. Or ces points pourraient être considérés comme des points placebos, puisque hors méridiens. Ainsi le placebo serait bien plus efficace que l'acupuncture. Cependant, il en ressort une théorie basée sur la neuroanatomie justifiant les meilleurs résultats de cette réflexothérapie. En effet, les sites d’insertion des aiguilles se trouvent à l’endroit du foramen intervertébral à un cun des épineuses, ce qui correspond d'après les auteurs à la distribution métamérique du faisceau spino-thalamique (action sensitive) et du contingent cortico-spinal (action motrice).

Cela expliquerait aussi le peu de réussite obtenue sur les fonctions sphinctériennes et la motricité dans le cas de l’observation de monsieur Eric D. Pourtant, si on se réfère aux nombreuses publications, l'acupuncture offrirait un taux de réussite assez impressionnant, mais malheureusement sujet à caution.

Il apparaît ainsi difficile d’affirmer que l’acupuncture, surtout lorsqu’elle est associée à la kinésithérapie soit génératrice d'une amélioration spectaculaire des fonctions motrices et sphinctériennes. Cette étude bien qu'insuffisante sur le plan méthodologique démontre certes une efficacité certaine sur la pathologie de type Bi, mais aussi un moindre effet dans la pathologie de type Wei.

Doit-on en conclure, comme le préconise l'Académie de médecine traditionnelle chinoise de Shanghai et le démontre l'équipe de Chunfeng, que seule la voie de la réflexothérapie est la meilleure ?